Lutte contre la pauvreté: la table ronde de la FGC rassemble 80 personnes

 

Légende: Catherine Schümperli Younossian, secrétaire générale de la FGC, la conseillère administrative Sandrine Salerno, Frédéric Renevey, maire de Lancy, Stephanie Guha, conseillère en réduction de la pauvreté à la DDC, Sabin Bieri, co-directrice au Centre pour le développement durable et l’environnement de l’Université de Berne, et Ousmane Dianor, directeur d'AccEd.
©David Wagnières

 

Eliminer la pauvreté extrême sous toutes ses formes d’ici 2030. C’est ce que prévoit le premier des 17 Objectifs de développement durable (ODD) adoptés par les Etats membres de l’ONU en septembre 2015. La Suisse sera-t-elle à la hauteur de cet engagement, alors que le message fédéral sur la coopération 2021-2024 lie son aide aux intérêts nationaux et économiques de notre pays?

C’était l’une des préoccupations centrales de la table ronde sur la lutte contre la pauvreté, organisée par la FGC, en partenariat avec la Ville de Genève, le 23 mai 2019. Plus de 80 personnes sont venues écouter des débats nourris. Ils se sont tenus dans l’un des auditoires de l’Uni Bastions, en prolongement de la Conférence annuelle de la Fédération avec ses partenaires institutionnels, qui a eu lieu au Palais Eynard.

 

Compte rendu de Daniel Wermus

La secrétaire générale de la FGC, Catherine Schümperli Younossian, a d’emblée rappelé la loi fédérale de 1976 sur la coopération qui met les populations les plus défavorisées au centre de la politique suisse de développement. Elle cite le livre de Jean-Pierre Fragnière, Oser la solidarité : au niveau local ou global, les problèmes des uns affectent toujours l’ensemble du groupe.

Appartenance commune

Pour Sandrine Salerno, maire de Genève dès le 1er juin, la solidarité n’est pas juste une affaire d’empathie envers les démunis des pays du Sud. Elle est bénéfique aux deux parties, donc aussi à la population genevoise, en créant un partage d’expériences et un sentiment d’appartenance commune à l’évolution du monde. Or l’accaparement des richesses par une minorité, le consumérisme démesuré des pays nantis, les inégalités génératrices de violence et la corruption privent 10% de la population mondiale d’une vie digne. En fait beaucoup plus. Car si le seuil officiel de pauvreté extrême, fixé à 1,90 dollar par habitant et par jour, est porté au minimum vital plus réaliste de 5,50 dollars par jour, c’est en fait presque la moitié du monde (46%) qui est laissée pour compte.

 

Selon l’économiste Jeffrey Sachs, poursuit Mme Salerno, 1% des richesses des pays développés permettrait de combler ce fossé en 20 ans. Mais les pays du Nord ne respectent même pas l’engagement d’y consacrer 0,7% du PIB. La Suisse non plus, qui stagne à 0,45%. A Genève cependant, la plupart des communes se rapprochent (comme la Ville avec 0,64%), voire dépassent le 0,7%.

 

Valoriser la société civile

Lancy, qui consacre 800 000 francs suisses chaque année à la coopération (dont la moitié passe par la FGC), a organisé en avril sa première fête de la solidarité internationale. Son maire, Frédéric Renevey, précise qu’il s’agit de valoriser l’effort des associations, d’expliquer au public ce qui est fait de cet argent et surtout de donner envie aux gens de s’impliquer eux-mêmes.

 

      

 

Ousmane Dianor, directeur d’AccEd, incarne l’un des nombreux efforts menés sur le terrain par les membres de la FGC. Son association pour l’accès à l’éducation et à la formation favorise notamment au Mali - une zone déshéritée où les candidats à l’émigration sont nombreux - l’auto-emploi, l’entrepreneuriat, l’égalité des sexes et l’énergie propre. «Il s’agit aussi de créer des leaders capables de négociation sociale en faveur des démunis», ajoute-t-il.

 

 

Sabin Bieri, du Centre pour le développement durable et l’environnement de l’Université de Berne, remet en cause les critères abstraits de la Banque mondiale, basés sur le seuil de 1,90 dollars. Le recul incontestable de la misère est largement dû à la forte expansion de la Chine, rappelle-t-elle. En revanche, l’Afrique subsaharienne continue, elle, à s’enfoncer dans la précarité. Et les autres dimensions de la pauvreté échappent à ce calcul : nutrition, mortalité materno-infantile, scolarité, accès aux toilettes, à l’électricité, à l’eau potable, cuisine, droits humains…


          

 

Conseillère en réduction de la pauvreté à la DDC, Stephanie Guha tient à rassurer : la coopération suisse reste et restera centrée sur les plus démunis, comme le veut la loi de 1976. Publié en janvier, le document d’orientation «Ne laisser personne de côté», qu’elle a contribué à rédiger, reste une référence dans l’action de la DDC. Il prévoit notamment d’impliquer les populations exclues dans la lutte contre les discriminations.

 

 

Marcher pour la paix

C’est précisément l’objet de la Marche mondiale Delhi-Genève pour la justice et la paix (Jai Jagat 2020), lancée par le leader gandhien des paysans indiens Rajagopal. Celui-ci, par liaison skype, a plaidé pour une lutte non-violente face à un monde violent. Sans cette pression positive, mais déterminée, les pays qui ont signé les ODD ne les appliqueront pas.

 

 

 

Le débat qui a suivi a soulevé l’ambiguïté de la nouvelle politique de coopération défendue par le conseiller fédéral Ignazio Cassis. «Mettre en avant les intérêts nationaux, c’est risquer de mener une politique court-termiste, de jeter nos bijoux de famille», s’inquiète Sabin Bieri. Et les entreprises suisses, qu’Ignazio Cassis veut favoriser, seront-elles astreintes en retour à un 0,7% de solidarité avec le Sud? Mme Guha a préféré ne pas se prononcer. Le représentant d’ATD Quart-Monde a souligné que la condition pour lutter contre la pauvreté, c’est d’abord d’écouter les pauvres eux-mêmes.

 

  

«On n’y arrivera pas sans la société civile» :
René Longet, président de la FGC   

 

En conclusion, le président de la FGC, René Longet a dégagé cinq pistes :

  • La définition purement monétaire de la pauvreté cache les besoins réels des populations.
  • Mettre les valeurs au centre. La solidarité répond à une question fondamentale : comment vivre dans un monde où la moitié de la population n’a pas les mêmes chances.
  • Le développement durable visé par l’Agenda 2030 s’adresse aussi aux plus démunis. Il exige un partage des ressources terrestres dans le temps et l’espace.
  • La coopération au développement ne se limite pas à verser des contributions financières. Elle est un projet collectif donnant les moyens aux gens de changer leur vie.
  • L’intérêt «national» de la Suisse ne peut être dissocié de l’intérêt du monde, aujourd’hui livré à la dérive des égoïsmes nationaux.

 

 

Table ronde modérée par Catherine Dubouloz Chantre,
chargée de communication de la FGC.

 

A lire aussi:

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> L'interview de Sabin Bieri dans Le Courrier: «Pauvreté: la misère des indicateurs»